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Gilets jaunes : une structuration est-elle possible ?

Interview a Elie Michel réalisée par Marjolaine Koch, La Revue du Trombinoscope - Janvier 2019

A l’heure où le Grand débat national  est lancé, Elie Michel, politologue au département de science politique de l’Université de Lucerne, analyse la crise que traverse notre pays. Fortement contestataire, le mouvement des Gilets jaunes dure depuis maintenant trois mois. Mais est-il en mesure de se structurer, et que dit-il de notre organisation politique comme du lien entre classe politique et citoyens ?

Que dit le mouvement des Gilets jaunes sur les partis politiques et les corps intermédiaires? Comment expliquer leur audience quasi-nulle dans ce moment que nous vivons?

Je pense que cela vient de la nature-même du mouvement des Gilets jaunes. Tout a commencé sur Internet, par un processus de désintermédiation du politique. Sur les réseaux sociaux on fait de la politique par soi-même: on s’exprime, on s’organise, on se rassemble. Par conséquent, les corps intermédiaires deviennent inutiles. Ce mouvement s’est cristallisé sur le rejet des partis politiques – qui atteint un niveau record en France – et pas seulement sur le rejet d’Emmanuel Macron. Néanmoins, ce mouvement est né de manière très décentralisée, et d’ailleurs il n’y a pas un mouvement des Gilets jaunes, il y en a une multitude. Leur émergence est aussi la conséquence de l’élection présidentielle de 2017. Les partis sont très faibles, ils ont volé en éclats, les oppositions à l’Assemblée nationale sont très faibles. Le RN ne compte que huit parlementaires, LFI une vingtaine de députés, le PS est devenu inaudible… L’ensemble des partis sont affaiblis, y compris LaREM qui n’est pas un parti très fortement constitué. LaREM n’a ni base populaire, ni réellement de cadres formés: c’est un double problème.

Nous voyons défiler les « actes » successifs des Gilets jaunes, la dizaine sera bientôt dépassée… depuis ses débuts, comment évolue le mouvement? Est-ce qu’il se structure?

Le mouvement est très disparate, très hétérogène, il est très difficile d’identifier ses revendications. Sa grande force est d’arriver à mobiliser dans la rue une protestation qui a démarré sur internet, tout en gardant la composante réseaux sociaux. Ce ne sont pas les manifestations les plus nombreuses de l’histoire politique, mais elles sont constantes, régulières. De plus, les Gilets jaunes s’implantent là où les mouvements sociaux prennent rarement: dans des villes moyennes, des zones péri-urbaines, voire rurales. En revanche, on ne peut pas dire qu’ils soient en train de se structurer. Maxime Nicolle, Eric Drouet… les quelques figures qui émergent refusent une organisation centralisée et ils ont refusé la main tendue du Mouvement italien 5 étoiles (M5S). On compte à ce jour au moins une quarantaine d’associations et de petits partis Gilets jaunes, mais je ne crois pas que cela fasse la différence dans la mobilisation. Peut-être cela évoluera-t-il avec les élections européennes. Mais c’est aussi l’ambition de ce mouvement de paraîtrespontané. Si l’on devient ce que l’on a rejeté, on perd cette force spontanée de rejet de la politique classique.

Cela semble difficile de perdurer dans ces conditions… Des mouvements de ce type ont-ils réussi la conversion dans d’autres pays ?

Cela semble très difficile pour eux en effet. Il y a deux exemples que l’on peut comparer: le premier est le M5S. On note beaucoup de traits communs dans la manière dont le mouvement a débuté, une contestation de la représentation politique, un ras-le-bol, un rejet de la caste médiatique… mais les Gilets jaunes ont des différences notables: d’abord la violence, que le M5S a toujours catégoriquement rejetée. Chez les Gilets jaunes, il y a aussi beaucoup de dissensions internes et pas de leader. Le M5S a rapidement trouvé son credo politique: le rejet de la caste. C’est aussi un mouvement hiérarchisé avec une organisation interne très performante, et moins démocratique que ce qu’il revendique. La plateforme de démocratie directe appelée « Rousseau » est en réalité bien pilotée. L’autre exemple de mouvement analogue se situe en Islande: l’île a connu une sorte de révolution citoyenne en 2012, qui a elle aussi commencé par d’importantes manifestations. Elles ont débouché sur l’élection et en partie le tirage au sort d’une assemblée constituante, il y a eu un référendum sur une réforme de la constitution, bref, un changement politique très profond.

Mais il y avait des leaders, des têtes d’affiche en Islande?

Il y avait quelques leaders effectivement, mais ils n’ont pas pu se faire prévaloir comme figures du mouvement puisque le processus a été le plus démocratique possible, avec le tirage au sort de citoyens pour la rédaction de la nouvelle constitution. La différence réside dans le fait qu’ils étaient totalement non-violents et beaucoup plus dans la proposition. Il faut noter que le système politique islandais traversait une crise majeure et qu’il est plus à même de se réformer et de former un consensus, là où la France a un système très majoritaire. Autrement dit, pour les Gilets jaunes la seule opposition qui existe c’est l’opposition frontale.

Luigi di Maio a tendu une main au mouvement, c’est peut-être cette main qui va permettre aux Gilets jaunes de se structurer?

Je ne voudrais pas faire de prédictions mais je pense en effet que certains groupes de Gilets jaunes vont attraper cette main. Le M5S a vu les traits communs qu’ils avaient avec ce mouvement, et à l’heure où ils cherchent des alliés en vue des élections européennes, ils ont tout intérêt à essayer de s’y associer. Pour constituer un groupe parlementaire au Parlement européen, il faut des représentants de sept pays différents. Le M5S mène des négociations dans d’autres pays d’Europe, et en France, ils donneront tout leur soutien au groupe de Gilets jaunes le plus crédible. Il faudrait ensuite que cette liste atteigne 5 % pour avoir des représentants, ce qui est bien possible. Mais passé cette échéance, je ne pense pas qu’une structuration politique puisse perdurer. Si un parti des Gilets jaunes était créé, il serait inévitablement confronté à d’autres Gilets jaunes qui feraient son procès en illégitimité. La base commune repose uniquement sur le rejet de la caste, et d’Emmanuel Macron – ce qui est trop étroit pour constituer une organisation stable

Le poids des réseaux sociaux est très marquant dans cet épisode, est-ce la première fois que ce vecteur occupe une place aussi centrale?

En France certainement. Pour continuer l’analogie avec le M5S en Italie, c’était aussi le cas, sauf que ce mouvement avait commencé sur un blog – celui de Beppe Grillo. Cette fois-ci, tout est vraiment parti des réseaux sociaux et des médias sociaux. Avec Facebook bien sûr, qui permet une communication instantanée, réactive et participative. Les chaînes d’information en temps réel participent de la même logique dans la mesure où elles donnent à un grand nombre de citoyens la possibilité de commenter ou réagir en direct, et offrent une tribune efficace aux manifestants. En France, les Gilets Jaunes constituent le seul mouvement à avoir aussi bien réussi la conversion du net vers la rue. Seulement, alors que le M5S réussissait à transformer rapidement cette colère en parti politique et même à devenir le premier parti d’Italie, ici l’absence de cohérence et de leader rend cette mue très difficile.

Quel rôle attribuez-vous aux algorithmes des réseaux sociaux, qui défraient tant la polémique?

Nous avons tendance à toujours accuser les réseaux sociaux de tous les maux. Soulignons avant tout que ces outils numériques permettent de reconnecter beaucoup de citoyens à la politique. Je pense qu’il faut rappeler les vertus de ces outils numériques pour la participation politique. La propagation des «infox» ou fake news n’est pas nécessairement le fait d’algorithmes, les internautes sont tout à fait capables de répandre eux-mêmes des infox. Ce qui est un peu plus inquiétant sur les réseaux, c’est la question des chambres d’écho : les gens sur les réseaux sociaux restent dans leur bulle sociale. En côtoyant uniquement des personnes aux mêmes opinions, ils renforcent leurs propres opinions. Ce phénomène n’est pas conscrit à ce mouvement, mais pose un problème plus général à la pratique démocratique. En s’informant essentiellement sur les réseaux sociaux, les citoyens sont de moins en moins confrontés à des informations et des points de vue contrastés. De fait, sur un groupe de Gilets Jaunes, personne n’émettra jamais d’opinion critique du mouvement, et c’est peut-être ce qu’il y a de plus dangereux. Contrairement à ce que l’on tend à dire, les réseaux sociaux réduisent les espaces de confrontation.

Vous avez abordé un point intéressant qui est la reconnexion des citoyens à la politique grâce à ces outils numériques. Cela dit quelque chose en creux de la classe politique, qui oublie de faire appel aux citoyens dans sa prise de décision en-dehors des temps d’élection…

L’utilisation de l’outil numérique par les partis traditionnels est effectivement conscrite au temps de la campagne électorale. C’est le moyen le plus rapide et le plus efficace de diffuser son message au plus grand nombre. En-dehors de la campagne, l’activité politique des partis sur les réseaux sociaux est bien moindre, et plutôt simplement informative, alors que le mouvement des Gilets Jaunes a montré que c’est un outil de mobilisation et de consultation efficace. Eric Drouet répète à chaque interview qu’il doit d’abord consulter les Gilets Jaunes (en ligne) avant de se prononcer. Et il fait voter: quelle position veut-on adopter pour ce point ? Peu de partis consultent leurs adhérents, et il y a encore moins de consultations plus larges… Ce mouvement initie vraiment la participation permanente.

Le positionnement politique d’Emmanuel Macron, ou plutôt son non-positionnement durant sa campagne, a-t-il pu exacerber les tensions?

On dit beaucoup d’Emmanuel Macron qu’il a fait éclater le clivage gauche-droite. En réalité, cet axe n’existe plus depuis assez longtemps, y compris dans l’opinion publique. Un certain nombre d’enquêtes pour l’élection présidentielle ont permis d’observer qu’il y avait au moins deux axes de division des partis et des citoyens. D’un côté, il y a la question économique, le marché, la redistribution. De l’autre, la question sociale, qui en 2017 s’est focalisée sur la question de la mondialisation. On est soit très pro-marché, soit très pro-état, et/ou soit très pro-mondialisation, soit très contre, au sens de l’Europe, du libreéchange, des aspects culturels et d’immigration. Ce qui divise le plus l’opinion en 2017, selon nos enquêtes, c’est cette question de la mondialisation – prise au sens large. Les deux candidats du deuxième tour de l’élection présidentielle représentaient deux oppositions radicales sur cet axe. Les deux candidats suivants avaient un positionnement un peu plus traditionnel, Etat-Providence contre marché et libéralisation. Autrement dit, les quatre premiers candidats, qui rassemblent chacun autour de 20 % des suffrages, représentaient quatre positions assez tranchées sur les clivages politiques en France. En revanche, une fois l’élection passée, le produit de notre système politique et électoral force l’installation de ce clivage gauche-droite. Notez qu’en représentant 65 % des voix, les partis de Le Pen, Mélenchon et Fillon représentent moins d’un député sur quatre ! Quant au Président de la République, ses électeurs semblent lui rester fidèles – son soutien dans les sondages correspond assez bien à sa base électorale. Son positionnement politique représente bien un courant important (20-30%) de l’opinion publique. Mais les institutions majoritaires de la Vème république le rendent disproportionnellement majoritaire – ce qui nourrit la défiance politique.

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